Sur l’avenue Colonel Ebeya, au cœur du quartier Golf, dans la commune de la Gombe, réputée centre administratif et des affaires de la ville-province de Kinshasa, un symbole inquiétant s’est imposé depuis une semaine sur les murs de plusieurs résidences : des croix peintes en rouge à la hâte, annonçant une probable démolition.
Ces marques, apposées par les services relevant du Ministère provincial de l’Environnement, Propreté, Embellissement de la ville et Aménagement, ciblent des parcelles désormais considérées comme « irrégulières ».
Pourtant, derrière ces simples traits de peinture rouge, ce sont des vies entières qui basculent dans l’angoisse.
Une menace permanente sur des familles vulnérables.
Chaque matin, Georgine Mucheso N’kuru, veuve de 79 ans, ouvre les yeux avec la même crainte : voir sa maison, unique héritage laissé par son défunt mari, Namuniga Lomeka Demushinga, réduite un jour en poussière.
Diabétique et hypertendue, cette septuagénaire vit désormais dans une anxiété permanente.
« Je ne sais pas si demain, je serai encore ici, ni où j’irai », confie-t-elle, avec des larmes aux yeux, la voix tremblante, le visage marqué par l’angoisse.
Sous le même toit vit sa sœur, Chikonza Vesiana, 67 ans, amputée de la jambe droite.
Sa plaie, aggravée par le diabète, peine à cicatriser.
Depuis l’annonce de la démolition, son état psychologique s’est détérioré : perte d’appétit, stress, repli sur soi.
Comme elles, toute la famille vit dans une tension permanente, suspendue à une décision administrative lourde de menaces.
L’UNISIC, témoin impuissant d’un drame humain
Ces parcelles menacées de destruction se situent juste en face de la grande porte d’entrée de l’Université des Sciences de l’Information et de la Communication (UNISIC, ex-IFASIC).
Chaque jour, près de 5.000 étudiants, enseignants, chercheurs et agents administratifs passent devant ces maisons marquées, sans pouvoir intervenir.
Ces marquages sont même devenus des sujets de mémoires de fin d’études pour certains étudiants en communication.
Le spectacle est troublant : des croix qui rappellent, pour beaucoup, une condamnation sans procès.
À l’intérieur même de l’Université, une école secondaire fonctionne également. Élèves, enseignants et ouvriers évoluent dans ce climat anxiogène où l’incertitude devient quotidienne.
Une psychose collective installée
Sur le plan psychologique, ces marquages ont provoqué une véritable psychose.
Les habitants concernés vivent dans la peur du lendemain. Ils ignorent quand interviendront les bulldozers. Ils ne savent pas où ils iront.
Aucune mesure claire de relogement ou d’indemnisation n’a été annoncée.
« Nous sommes condamnés à attendre, hébétés et sans défense », résume un résident.
Cette attente lourde et silencieuse ressemble à un supplice moral.
Pour beaucoup, ces croix évoquent une stigmatisation, une marque infamante, assimilable à celle réservée aux condamnés.
Des parcelles légalement acquises
Selon les propriétaires, ces parcelles ne sont nullement des constructions anarchiques.
Elles disposent de titres fonciers délivrés entre 1990 et 2005, conformément à la législation congolaise.
Elles sont situées sur un espace désaffecté depuis le 26 mars 1990, le long d’une voie aujourd’hui discontinue et difficile à prolonger, notamment en raison de la présence des cabines de haute tension de la Société Nationale d’Électricité (SNEL), installées à différents points stratégiques.
Du côté droit se trouve également la concession de l’Église orthodoxe, rendant toute jonction avec le boulevard du 30 Juin particulièrement complexe.
Pour les habitants, l’argument avancé par le ministre provincial de l’Environnement, Léon Mulumba Mwana Nshiya, selon lequel il s’agirait d’occupations illégales, » des constructions anarchiques » ne repose pas sur des bases juridiques solides.
« Nous avons acheté légalement. Nous payons nos taxes et impôts fonciers. Nous respectons la loi », martèle Mujinga Ngalula, 65 ans, une des propriétaires.
Un appel solennel aux autoriténationales
Face à cette situation, les familles concernées lancent un appel aux plus hautes autorités de la République démocratique du Congo.
Elles demandent notamment :
- L’effacement immédiat des marques de croix ;
- La suspension de toute démolition sans procédure contradictoire ;
- L’ouverture d’un dialogue transparent ;
- Le respect du droit de propriété garanti par la Constitution ;
- La mise en place, le cas échéant, de mécanismes justes d’indemnisation.
Pour elles, le développement urbain ne peut se faire au détriment de la dignité humaine.
Développer sans détruire l’humain
Kinshasa a besoin de modernisation. Elle a besoin d’ordre urbain.
Mais elle a surtout besoin d’une gouvernance de proximité respectueuse de ses citoyens.
Derrière chaque mur marqué des croix aux couleurs rouges vives, il y a une histoire, une famille, des souvenirs, des sacrifices.
Ignorer cette dimension historique et humaine, c’est fragiliser davantage une population déjà éprouvée.
Les « croix de la Gombe », ou « croix de la mort », ne doivent pas devenir le symbole d’une administration sourde à la souffrance de ses citoyens.
Elles doivent, au contraire, être effacées au plus vite, au profit d’un dialogue responsable, juste et humain.
Heustache Namunanika Kamira, Journaliste et professeur assistant à l’Unisic
