Interpellation arbitraire, menaces, vidéos effacées et paiements sans quittance… Le témoignage d’un usager de la route met en lumière un système parallèle de perception d’argent au sein du camp Lufungula à Kinshasa, au détriment du Trésor public.
Le mercredi 8 avril 2026, un habitant de Kinshasa quitte son domicile à Kasa-Vubu pour se rendre en centre-ville à bord d’un taxi commandé. Avant le départ, il s’assure que le chauffeur est en règle. Ce dernier répond par l’affirmative, en toute confiance. Pour éviter les embouteillages du rond-point Huilerie, le véhicule emprunte l’avenue Mushi avant de rejoindre l’avenue des Huileries, rebaptisée Étienne Tshisekedi.
Interception musclée en pleine circulation
À hauteur du croisement avec l’avenue Mont des Arts, un ralentissement s’impose à cause de l’état dégradé de la chaussée et une forte présence d’agents de la Police nationale congolaise (PNC). Un agent en chasuble jaune intime l’ordre au chauffeur de s’arrêter. S’ensuit un contrôle de routine : permis de conduire, assurance, vignette… Tous les documents sont présentés et jugés conformes. Mais contre toute attente, l’agent décide d’immobiliser le véhicule, évoquant cette fois une infraction liée au non-port de la ceinture de sécurité.
Pressions, intimidations et transfert au camp
La situation dégénère rapidement. Des agents tentent d’ouvrir les portières de force. Les passagers, surpris, demandent à être conduits au bureau pour clarifier la situation. Filmant la scène avec son téléphone, l’un d’eux suscite l’hostilité des policiers, qui tentent de lui arracher son appareil. Le groupe est ensuite conduit au camp Lufungula, situé à proximité.
Au moment de la consignation du véhicule à la fourrière, le motif de l’interpellation change : les agents évoquent désormais une circulation en sens interdit. Dans un premier bureau, les usagers font face à un agent menaçant, qui n’hésite pas à proférer des intimidations physiques. Ils sont ensuite redirigés vers le bureau d’un certain commandant Ago.
Après avoir visionné les vidéos filmées par le passager, le commandant décide de les supprimer lui-même, sans autorisation. Puis, il dresse un procès-verbal pour non-port de la ceinture de sécurité, avec une amende officielle de 35 dollars. Cependant, il propose rapidement un arrangement à l’amiable en disant « discuter comme père et fils », afin d’éviter un paiement à la Direction générale des recettes administratives, judiciaires, domaniales et de participations (DGRAD).
Une somme de 20 dollars et 10 000 francs congolais est finalement remise, sans quittance officielle.
Une chaîne de paiements informels
À la fourrière, les agents réclament encore 10 dollars, malgré la preuve de paiement déjà fournie. Après négociation, 15.000 francs sont versés, toujours sans reçu. À la sortie du camp, une dernière barrière : une policière exige une somme « obligatoire » pour laisser passer le véhicule. Le chauffeur s’exécute une fois de plus.
Ce témoignage met en évidence un enchaînement de pratiques illégales : interpellations arbitraires, falsification des motifs d’infraction, intimidation, destruction de preuves et perception d’argent sans traçabilité. Autant d’actes qui alimentent un circuit informel de recettes, au détriment de la DGRAD et du Trésor public.
À travers ce récit, c’est toute la question de la gouvernance de la circulation routière à Kinshasa qui est posée. Entre abus d’autorité et absence de mécanismes de contrôle efficaces, les usagers restent exposés à des dérives qui fragilisent davantage la confiance envers les institutions publiques.
La Gazette du Continent
