À Matadi, entre 2008 et 2009, une scène d’audience illustre avec brutalité une réalité souvent tue. Un homme est poursuivi pour coups et blessures sur son épouse. C’est qu’a écrit Me Bob Bavuidi, un avocat basé dans la ville portuaire de Matadi dans la province du Kongo Central.
Les faits sont graves : violences publiques, humiliation, déshabillage forcé. Mais la défense surprend. L’accusé invoque la culture : selon lui, frapper sa femme relèverait d’un devoir éducatif, d’une forme d’amour. Le plus troublant n’est pas tant cet argument que le soutien qu’il reçoit. Une femme, enseignante et proche de la victime, confirme calmement devant le tribunal que ce comportement est « acceptable » dans leur culture.
Pire encore, une magistrate abonde dans le même sens après l’audience, affirmant que, dans les traditions locales, la femme demeure sous l’autorité corrective de l’homme, assimilée à une enfant à encadrer.
Cette scène, à elle seule, résume un malaise profond.
Quelques années plus tard, ironie du destin : cette même magistrate est aperçue à Kinshasa, sur un plateau télévisé, plaidant avec conviction pour la reconnaissance pleine et entière des droits juridiques de la femme. Le contraste est saisissant. Entre discours public et convictions intimes, le fossé est immense.
C’est là que se dessine ce que l’on pourrait qualifier de paradoxe voire de dédoublement dans la condition féminine congolaise. Une posture moderne, revendicative, portée dans les espaces médiatiques et institutionnels. Et, en parallèle, une intériorisation persistante de schémas culturels qui légitiment la domination masculine.

Le phénomène dépasse largement les cercles populaires. Il traverse toutes les couches sociales. Des femmes instruites médecins, avocates, enseignantes peuvent elles aussi justifier certaines formes de violence ou d’humiliation, y compris dans des contextes aussi sensibles que la maternité. Comme si la brutalité devenait, dans certains esprits, un passage obligé, presque une norme éducative ou sociale.
Ce constat dérange. Car il renverse une idée reçue : les obstacles à l’émancipation féminine ne proviennent pas uniquement des hommes ou des structures patriarcales. Ils trouvent aussi un relais, parfois inconscient, chez certaines femmes elles-mêmes. Par héritage culturel, pression sociale, croyances religieuses ou simple reproduction de modèles appris.
Ce mécanisme contribue à ancrer une perception tenace : celle d’une femme perçue comme fondamentalement vulnérable, voire incapable d’autonomie complète. Une « éternelle mineure », indépendamment de son niveau d’instruction ou de sa position sociale.
Dans ce contexte, les violences faites aux femmes qu’elles soient domestiques, sociales ou institutionnelle trouvent un terreau favorable. Elles ne sont pas seulement tolérées ; elles peuvent être justifiées, banalisées, voire défendues.
La question qui se pose alors est celle du combat pour l’égalité. Peut-il aboutir si celles-là mêmes qui en sont les premières concernées restent partagées entre revendication et résignation ? Peut-on transformer durablement une société lorsque les mentalités, elles, demeurent ambivalentes ?
La lutte pour les droits des femmes ne se limite pas à des réformes juridiques ou à des déclarations publiques. Elle implique une remise en question profonde des représentations, des croyances et des normes intériorisées. Un travail exigeant, souvent inconfortable, mais nécessaire. Car une évidence s’impose : aucune domination ne disparaît d’elle-même. Elle se déconstruit. Elle se conteste. Elle se combat. Et ce combat, pour être pleinement efficace, doit aussi se mener à l’intérieur des consciences.
La Gazette du Continent
