L’Afrique cherche progressivement à reprendre la main sur l’exploitation de ses minerais critiques. Depuis 2023, au moins quatorze pays du continent, parmi lesquels la République démocratique du Congo (RDC), la Namibie, la Guinée et le Zimbabwe, ont instauré des embargos ou des quotas sur l’exportation de certaines matières premières, avec l’objectif d’inciter les opérateurs étrangers à investir dans leur transformation locale.
Le mouvement intervient alors que le continent dispose d’environ un tiers des minerais considérés comme essentiels à la transition énergétique, à la fabrication des semi-conducteurs et à l’industrie de la défense, notamment le cobalt, le manganèse et le lithium. Pourtant, selon les éléments rapportés par nos confrères du Monde, environ 95 % de ces minerais quittent encore l’Afrique sous forme brute avant d’être raffinés ailleurs, principalement en Chine.
Cette situation limite les retombées économiques pour les pays producteurs. Face à ce déséquilibre, plusieurs États africains tentent désormais de modifier les règles du jeu en imposant davantage de contraintes à l’exportation des matières premières.
Le « nationalisme des ressources » gagne du terrain
Cette politique, souvent qualifiée de « nationalisme des ressources », vise à obtenir davantage de valeur localement grâce à la construction de raffineries, aux transferts de technologies, à la création d’emplois et à l’élargissement des recettes fiscales.
Le phénomène dépasse toutefois les frontières africaines. Selon un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publié le 28 avril, environ 70 % des exportations mondiales de cobalt et de manganèse ont été soumises à au moins une restriction à l’exportation entre 2022 et 2024.
En Afrique, cette tendance s’est néanmoins accélérée sous l’effet de la progression de la demande mondiale et de la hausse des cours des matières premières.
Melanie Müller, chercheuse à l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité, estime que la conjoncture géopolitique permet désormais aux États africains de disposer d’une marge de négociation plus importante. La compétition entre les États-Unis et la Chine pour l’accès aux minerais critiques, la volonté européenne de réduire sa dépendance à l’égard de Pékin et l’arrivée de capitaux du Golfe dans le secteur minier contribuent à modifier le rapport de force.
La Chine au cœur de la bataille
Cette nouvelle stratégie africaine met particulièrement sous pression la Chine, qui occupe une place dominante dans l’exploitation minière du continent et dans le raffinage mondial des minerais critiques.
Selon Melanie Müller, les restrictions imposées par certains pays africains constituent un moyen de montrer à Pékin que d’autres partenaires sont envisageables, notamment les États-Unis et les pays européens. Cette concurrence peut également permettre aux États producteurs de négocier de meilleures conditions avec les entreprises chinoises.
Le Zimbabwe offre l’un des exemples les plus significatifs de cette stratégie. Quatrième producteur mondial de lithium, le pays a annoncé en mars la suspension des exportations de minerai concentré vers la Chine afin de favoriser sa transformation sur son territoire et d’accroître les revenus de l’État.
Les groupes chinois présents dans le pays ont été invités à construire des raffineries de lithium avant de pouvoir exporter leur production. Cette pression a conduit à la mise en service, en mai, de la première usine de raffinage de lithium d’Afrique, construite par l’entreprise chinoise Zhejiang Huayou près de Harare. Trois autres raffineries sont également en construction.
L’expérience reste cependant encore isolée à l’échelle du continent.
Le défi du financement et de l’énergie
La majorité des pays africains continuent de dépendre de partenaires extérieurs pour financer et construire leurs infrastructures. Pour Fidel Amakye Owusu, analyste indépendant basé au Ghana, le principal obstacle demeure la capacité financière limitée des États à construire des unités industrielles de grande taille.
La question se pose avec une acuité particulière en RDC, premier espace mondial de production de cobalt. La construction d’une raffinerie nécessite à la fois des financements importants, une alimentation électrique suffisante et fiable ainsi que des compétences techniques disponibles localement.
Le déficit énergétique constitue précisément l’un des principaux freins à la transformation locale. Le raffinage étant particulièrement consommateur d’électricité, la disponibilité d’une énergie fiable et abordable apparaît comme une condition essentielle à la réussite de cette stratégie.
À cela s’ajoute la nécessité de développer un véritable tissu industriel capable d’accompagner l’ensemble de la chaîne, depuis la transformation du minerai jusqu’à la production de biens à plus forte valeur ajoutée.
Un modèle encore difficile à concurrencer
La position dominante de la Chine complique davantage l’ambition africaine. Pékin raffine actuellement 87 % des métaux essentiels à la transition énergétique et aux technologies de pointe dans le monde.
Une étude de l’Agence internationale de l’énergie publiée en juin estime que les coûts de construction d’une raffinerie située hors de Chine peuvent être jusqu’à 150 % plus élevés, tandis que ses coûts d’exploitation peuvent dépasser de 50 % ceux observés en Chine.
Les grands projets miniers et d’infrastructures continuent par ailleurs de privilégier l’acheminement des matières premières vers les marchés internationaux plutôt que leur transformation sur le continent.
L’exemple de la Guinée est révélateur. Pour exploiter le gisement de Simandou, dont la production annoncée atteint 120 millions de tonnes de fer par an, un vaste corridor comprenant un port, des routes et une voie ferrée de 600 kilomètres a été construit et financé principalement par des entreprises chinoises pour environ 20 milliards de dollars. Le dispositif ne prévoit toutefois pas d’usines de raffinage.
La RDC au centre de la rivalité des corridors
La bataille autour des minerais critiques se traduit également par une concurrence entre grands corridors d’exportation.
Autour de la RDC, deux projets illustrent cette rivalité. À l’ouest, le corridor de Lobito, soutenu par des entreprises occidentales, vise à acheminer les minerais congolais vers le port angolais de Lobito, sur l’Atlantique. À l’est, la Chine modernise le corridor de Tazara, destiné à relier les zones minières à un port tanzanien sur l’océan Indien.
Ces infrastructures facilitent l’évacuation des minerais vers les marchés mondiaux, mais la transformation locale demeure encore limitée.
L’espoir d’une industrialisation portée par les Africains
Dans cette compétition entre puissances, l’émergence d’investissements africains dans la transformation constitue une autre piste pour sortir d’un modèle essentiellement tourné vers l’exportation des matières premières.
L’homme d’affaires nigérian Aliko Dangote est cité comme l’une des figures de cette dynamique. En 2022, il a investi plus de 20 milliards de dollars dans une vaste raffinerie de pétrole à Lagos et prépare un second projet à Lamu, au Kenya.
Pour l’instant concentrés sur le secteur pétrolier, ces investissements pourraient ouvrir la voie à une diversification vers d’autres secteurs de transformation.
Dans un entretien accordé à nos confrères du Monde, publié le 15 mai, Aliko Dangote a défendu l’industrialisation du continent et encouragé les États africains à poursuivre une politique de protection et de valorisation de leurs ressources. « Les gouvernements [africains] doivent mieux protéger les investissements », déclarait-il.
Pour l’Afrique, l’enjeu est désormais de transformer son poids dans les réserves mondiales de minerais critiques en véritable capacité industrielle. Le durcissement des règles d’exportation constitue une première étape, mais la réussite de cette stratégie dépendra aussi de la capacité des pays producteurs à financer leurs infrastructures, sécuriser leur approvisionnement énergétique et développer les compétences nécessaires à la transformation locale.
La Gazette du Continent
