À l’occasion de la Journée nationale du « Génocost », célébrée le 2 août, le Prix Nobel de la paix Denis Mukwege a lancé un appel en faveur de la justice, de la vérité et de la fin de l’impunité, estimant que la mémoire des millions de victimes des conflits en République démocratique du Congo doit déboucher sur des actions concrètes.
Dans sa déclaration, Denis Mukwege rend hommage aux millions de femmes, d’hommes et d’enfants tués ou affectés par les conflits qui secouent la RDC depuis plusieurs décennies. Il salue également les survivants, les personnes déplacées, les victimes de violences sexuelles, les familles endeuillées ainsi que toutes les communautés qui continuent de subir les conséquences de cette guerre.
Le Prix Nobel considère que la reconnaissance officielle du 2 août comme Journée nationale du « Génocost » constitue une avancée importante dans le travail de mémoire. Toutefois, il estime que cette démarche ne produira pleinement ses effets que si elle s’accompagne d’une volonté politique visant à s’attaquer aux causes profondes des conflits et à garantir aux victimes leurs droits à la justice, à la vérité, aux réparations et aux garanties de non-répétition.
Denis Mukwege rappelle que, depuis le déclenchement de la deuxième guerre du Congo en 1998, les populations de l’Est du pays continuent d’être confrontées à des massacres, des déplacements forcés, des violences sexuelles, au recrutement d’enfants, à des exécutions sommaires ainsi qu’au pillage des ressources naturelles.
Il évoque notamment les attaques répétées attribuées aux ADF dans les territoires de Beni et de Mambasa, où, selon lui, des civils continuent d’être tués dans un contexte d’indifférence préoccupante.
S’appuyant sur les rapports des Nations Unies, les enquêtes d’organisations internationales indépendantes et les travaux de la société civile congolaise, Denis Mukwege affirme que les conflits armés restent étroitement liés à l’exploitation illicite des ressources naturelles. Il cite les conclusions récentes du Groupe d’experts de l’ONU, selon lesquelles le contrôle des zones minières demeure, selon lui, l’un des principaux moteurs de la guerre impliquant l’armée rwandaise ainsi que ses alliés du M23 et de l’AFC.
Selon lui, cette situation démontre que le drame congolais est largement alimenté par des intérêts économiques et géostratégiques autour des minerais stratégiques tels que le cobalt, le coltan, l’or, la cassitérite et le tungstène, indispensables à plusieurs industries mondiales.
Le médecin congolais estime également que les responsabilités ne sont pas uniquement extérieures. Il évoque les complicités internes, la corruption, le bradage des ressources nationales, l’affaiblissement des institutions ainsi que l’absence de réformes profondes dans les secteurs de la justice, de la sécurité et de la gouvernance publique.
Dans ce contexte, Denis Mukwege critique le projet de révision de la Constitution, qu’il juge inopportun. Malgré les réserves exprimées, selon lui, par la société civile, les Églises et l’opposition, il affirme que cette initiative viserait à prolonger le mandat du président Félix Tshisekedi et pourrait entraîner une nouvelle déstabilisation du pays. Il exhorte ainsi les autorités à renoncer à ce projet.
Le Prix Nobel appelle également la communauté internationale à sortir du silence face à la situation en RDC. Il estime qu’une paix durable ne pourra être obtenue sans vérité, sans justice et sans une lutte effective contre l’impunité.
Trente ans après le début du conflit, Denis Mukwege rappelle que les recommandations du Rapport Mapping des Nations Unies publié en 2010 demeurent, selon lui, pleinement pertinentes. Il plaide pour que les auteurs, commanditaires, complices et bénéficiaires économiques des crimes répondent de leurs actes et que toutes les responsabilités soient établies.
Il réaffirme son plaidoyer en faveur de la mise en œuvre d’une stratégie nationale de justice transitionnelle intégrant les poursuites judiciaires, la recherche de la vérité, les réparations, la préservation de la mémoire, les réformes institutionnelles et les garanties de non-répétition. Il renouvelle également son appel à la création d’un Tribunal pénal spécial pour la RDC ainsi que de chambres spécialisées mixtes.
Denis Mukwege souhaite en outre que la mémoire des victimes devienne une véritable politique publique. Il appelle à la création d’un mémorial national à Kinshasa ainsi qu’à l’édification de monuments et de lieux de mémoire dans les provinces touchées par les conflits, afin d’honorer les victimes, préserver les preuves de cette tragédie et transmettre cette histoire aux générations futures.
Enfin, il insiste sur la nécessité de mettre fin aux circuits illicites d’exploitation et d’exportation des minerais stratégiques, de renforcer leur traçabilité, de sanctionner les réseaux de contrebande et de promouvoir leur transformation locale afin que les ressources naturelles profitent davantage au développement du pays.
En conclusion, Denis Mukwege affirme que les Congolais ne réclament ni compassion ni charité, mais le respect de leur souveraineté, du droit international et de leurs droits fondamentaux. Il estime qu’après trois décennies de souffrances, le temps est venu de mettre fin aux agressions contre la RDC, au pillage de ses ressources et de rendre justice aux millions de victimes. Selon lui, seule une action fondée sur la paix, la justice, la dignité et une gouvernance responsable permettra au pays d’honorer sa mémoire et de construire son avenir.
Keno M.
