Aujourd’hui, 2 juillet 2026, c’est l’anniversaire de la naissance de Patrice Emery Lumumba. Cent-un ans après sa naissance à Onalua, sa mémoire reste aussi vive que le jour de son assassinat, comme si le temps, loin d’estomper son visage, n’avait fait que le graver plus profondément dans la conscience d’un continent.
Chaque fois que je vois sa photo, chaque fois que je lis un article sur lui, j’ai le cœur qui se serre, je ne pouvais pas laisser cette date passer sans écrire. Je ne suis pourtant pas congolaise. Il y a des figures qui dépassent les frontières, des combats qui parlent à toute personne qui a conscience de l’importance de ce qu’est la dignité, où qu’elle soit née.
Patrice Lumumba, certains n’ont découvert ce nom que récemment, grâce à Michel Nkuka Mboladinga, « Lumumba Vea », ce supporter congolais devenu célèbre lors de la CAN 2025 en restant debout, immobile, le bras droit levé vers le ciel durant les 90 minutes de chaque match des Léopards reproduisant ainsi la posture de la statue de Patrice Lumumba érigée à Kinshasa. Et c’est vraiment une très belle chose que ce monsieur fait, car son geste a poussé des milliers de personnes à travers le monde à aller se documenter sur l’homme qu’il incarne.
Il y a des destins si courts qu’ils semblent injustes au regard de l’Histoire, et pourtant assez intenses pour l’éclairer tout entière. Celui de Patrice Emery Lumumba appartient à cette catégorie rare : trente-cinq années de vie, quelques mois seulement à la tête de son pays, et pourtant un nom devenu, pour l’Afrique entière, synonyme de dignité retrouvée.
Il naît le 2 juillet 1925 à Onalua, dans un Congo alors entièrement soumis à l’autorité belge. Sa famille l’élève dans une atmosphère marquée par le souvenir de la résistance à la colonisation. Patrice Lumumba grandit au fil des écoles missionnaires, catholiques puis protestantes, où l’enseignement, pensé pour former une main-d’œuvre plutôt que des élites, ne suffit pourtant pas à contenir sa soif de connaissance. Autodidacte acharné, grand lecteur, il complète ce que l’école coloniale lui refuse par une discipline personnelle de travail qui étonnera tous ceux qui le côtoient.
Employé des postes à Stanleyville puis à Léopoldville, syndicaliste, journaliste, il s’illustre d’abord parmi les « évolués » (j’ai appris ce mot à travers les articles de mon grand ami zaïrois JC MOMBONG) cette frange de Congolais à qui le pouvoir belge concède un accès limité à l’instruction et à une existence urbaine.
Pendant plusieurs années, sa trajectoire suit les voies balisées par l’administration coloniale : il s’engage dans des associations reconnues, se rapproche même un temps du parti libéral belge. Rien, dans ce parcours prudent, ne laisse deviner l’ampleur de ce qu’il allait devenir.
Le tournant survient à la fin des années 1950. Le contact avec les grandes voix panafricaines de l’époque, la fréquentation de la Conférence des peuples africains où il croise notamment Kwame NKRUMAH, la prise de conscience aiguë de l’humiliation infligée aux Congolais transforment profondément sa pensée. En 1958, il fonde à Léopoldville le Mouvement National Congolais, premier parti à vocation véritablement nationale, refusant les découpages ethniques et régionaux que les autorités coloniales avaient patiemment entretenus. Son discours se radicalise, son influence grandit, sa popularité devient un fait politique que Bruxelles ne peut plus ignorer.
Emprisonné à plusieurs reprises pour ses prises de position, il n’en sort à chaque fois que plus déterminé. Lorsque la Belgique, prise de court par l’ampleur du mouvement indépendantiste, se résout à organiser une table ronde puis à fixer la date de l’indépendance, Patrice LUMUMBA en sort comme l’incontestable figure de proue de la cause congolaise.
L’indépendance est proclamée le 30 juin 1960. Ce jour-là, à la tribune, face au roi Baudouin lui-même, Lumumba prononce un discours resté dans les mémoires pour sa franchise inédite : il refuse la version édulcorée de l’histoire coloniale que l’on attendait de lui et rappelle, sans détour, les souffrances infligées au peuple congolais durant près d’un siècle de domination. Ce discours, salué par les uns comme un acte de vérité et de courage, est perçu par d’autres comme une provocation diplomatique.
Il scelle en tout cas, dès les premières heures de la souveraineté congolaise, la ligne de fracture entre Patrice LUMUMBA et les puissances qui espéraient conserver leur influence sur le jeune État. On retrouve des extraits de e discours sur internet, je vous le conseille.
Devenu premier chef de gouvernement du Congo indépendant, il doit très vite affronter des crises multiples : mutinerie de l’armée, sécession du Katanga, déstabilisation orchestrée depuis l’extérieur. Isolé, privé du soutien qu’il espérait des Nations-Unies, il se tourne alors vers l’Union soviétique, un geste qui, en pleine Guerre froide, précipite sa chute. Destitué, arrêté, il tente de rejoindre ses partisans à Stanleyville mais est capturé en cours de route.
Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba est Exécuté au Katanga, aux côtés de deux compagnons, dans des circonstances longtemps travesties par le silence officiel. Les recherches historiques menées depuis, ont mis en évidence notamment l’implication de responsables belges, avec la complicité de puissances occidentales, dans cette élimination. Son corps, dissous dans l’acide pour effacer toute trace, ne laissera pendant des décennies qu’une dent en guise de dernière relique.
Sa conviction, celle d’un Congo uni, souverain, débarrassé de la tutelle étrangère, et plus largement d’une Afrique capable de se penser et de se gouverner elle-même lui a coûté la vie, mais elle a survécu à sa mort. Le lumumbisme, comme courant de pensée, a nourri des générations de militants panafricanistes bien au-delà des frontières congolaises.
Patrice Emery Lumumba est et demeurera un martyr : quelqu’un dont la mort a donné à une cause une force que la vie, seule, n’aurait peut-être jamais pu lui offrir.
Comme Thomas SANKARA, assassiné en 1987 après avoir voulu offrir au Burkina Faso une souveraineté véritable, ou Tavio AMORIN, panafricaniste togolais abattu en 1992 pour avoir osé réclamer la fin d’une dictature, Patrice Lumumba appartient à cette lignée tragique de dirigeants africains tombés non pour avoir échoué, mais pour avoir voulu, trop tôt et trop fermement, une Afrique libre de ses propres choix.
Murielle Liliane / La Gazette du Continent
