La création du Front pour la refondation de la nation (FRN), dirigé par l’ancien président congolais Joseph Kabila, suscite des réactions critiques parmi plusieurs habitants interrogés à Kinshasa. Entre accusations de trahison, déception face à l’engagement de l’ancien chef de l’État dans un mouvement politico-militaire et craintes d’une aggravation du conflit, les personnes rencontrées rejettent le recours aux armes pour contester le pouvoir de Félix-Antoine Tshisekedi.
Annoncée le lundi 12 octobre à Goma, chef-lieu du Nord-Kivu sous contrôle de la rébellion de l’AFC/M23 depuis janvier 2025, la création du FRN s’accompagne de la dissolution de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et du M23. Joseph Kabila en assure la présidence, avec notamment Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa à ses côtés.
Le nouveau mouvement affirme vouloir mettre fin à la « tyrannie » et entend recourir à « tous les moyens », y compris la force, en invoquant l’article 64 de la Constitution. Une orientation qui suscite de vives critiques chez plusieurs Kinois, préoccupés par les conséquences d’une nouvelle confrontation armée.
Pour Jean, un habitant de Kinshasa âgé d’une trentaine d’années, cette annonce ne constitue pas une surprise, mais confirme des soupçons qu’il nourrissait déjà concernant les liens entre Joseph Kabila et la rébellion de l’AFC/M23.
« Je ne suis pas du tout surpris, c’est quelque chose à laquelle on s’attendait et aujourd’hui, c’est juste la concrétisation de ce qui était déjà connu. Il a juste fait tomber le masque », estime-t-il.
Ce Kinois associe la création du FRN à l’implication du Rwanda dans le conflit dans l’est de la RDC et y voit une tentative de donner une nouvelle identité à la rébellion.
« Ça reste le Rwanda qui change juste de visage pour essayer de congoliser la situation, mais nous savons que ça reste le même agresseur. De toute façon, ça reste des rebelles, tous ceux qui ont pris les armes contre la République. Kabila aujourd’hui ne mérite même pas d’être considéré comme ancien président tellement il fait honte au pays », ajoute-t-il.
À Limete, Elie Lofo exprime également sa déception face à la décision de Joseph Kabila de prendre la tête du nouveau mouvement politico-militaire. Selon lui, le changement de dénomination des structures politiques et militaires ne modifie pas fondamentalement la nature de la crise.
« PPRD, FCC, AFC/M23, FRN ou je ne sais moi quoi d’autres ; ce n’est qu’une suite logique de la rébellion que subit le pays depuis plus de trois décennies. C’est déshonorant de voir celui qui a dirigé le pays pendant 18 ans prendre les armes pour le combattre. Je suis tellement déçu », déclare-t-il.
La désignation de l’ancien président à la tête du FRN intervient alors que les autorités congolaises l’accusent de soutenir la rébellion de l’AFC/M23. En septembre 2025, Joseph Kabila a été condamné à mort par contumace par la Haute Cour militaire, notamment pour trahison et complicité avec ce mouvement.
Pour Elie Lofo, cette situation pose la question de la responsabilité politique d’un ancien dirigeant qui choisit de s’engager dans une confrontation armée avec les institutions du pays qu’il a dirigé.
Au-delà des critiques visant Joseph Kabila, les inquiétudes exprimées à Kinshasa portent surtout sur les conséquences possibles de cette initiative pour la population. Un autre habitant interrogé reproche à l’ancien président de privilégier, selon lui, ses intérêts personnels au détriment des souffrances des Congolais.
« Kabila n’aime pas ce pays, il n’aime pas la population congolaise et il est très égoïste. Il ne pense qu’à ses intérêts personnels et c’est inquiétant. Il ne pense même pas une seconde à la souffrance que nous subissons depuis toujours, ou encore à la souffrance qu’on pourrait avoir avec cette rébellion qu’il vient de lancer », affirme-t-il.
Cet habitant conteste également le recours à la lutte armée comme moyen de parvenir à un changement politique. Il estime que les élections doivent rester la voie privilégiée pour accéder au pouvoir.
« S’il veut vraiment libérer ce pays, qu’il le fasse autrement ou qu’il attende les élections. C’est la seule voie pour lui de nous sauver, pas en prenant les armes. S’il a ses comptes à régler avec Tshisekedi, qu’il trouve d’autres excuses », poursuit-il.
Pour Jules, la désignation officielle de Joseph Kabila à la tête du FRN dissipe les derniers doutes qu’il disait avoir sur son implication dans la rébellion de l’AFC/M23.
« On avait encore certains doutes sur son appartenance à l’AFC/M23. Malgré les documentations de l’ONU, etc. Mais là, il vient de se révéler au grand jour. C’est ce qui me surpasse. Il a trahi le Congo, il a trahi tout le peuple congolais », déclare-t-il.
Ces réactions interviennent alors que le groupe d’experts des Nations unies sur la RDC avait documenté, dans son rapport publié en juin 2026, des liens entre l’ancien président et le mouvement rebelle. Les experts estimaient alors qu’une réorganisation importante de la direction et de la structure du mouvement était imminente et que Joseph Kabila devrait y occuper des fonctions de premier plan.
La création du FRN et la place attribuée à l’ancien chef de l’État donnent ainsi une nouvelle dimension aux interrogations sur son rôle dans le conflit. Les témoignages recueillis à Kinshasa traduisent la perception et les inquiétudes de ces habitants, sans constituer, à eux seuls, une preuve des responsabilités dans la guerre.
Le 9 octobre, quelques jours avant l’annonce du FRN, Joseph Kabila avait déclaré que ses propositions, ses mises en garde et ses conseils avaient été ignorés par les dirigeants en place. Il avait alors annoncé son intention de partager avec la population sa vision des actions à entreprendre pour « sauver la RDC ».
La Gazette du Continent
