Bruxelles, 29 septembre 1959, l’histoire de ce jour commence à Bruxelles, en l’église Saint-Antoine de Padoue à Etterbeek. Deux jeunes congolais se marient. Le mari s’appelle Mario Cardoso. Il a vingt-six ans et se marie le jour de son anniversaire : il est né le 29 septembre 1933 à Kisangani, alors Stanleyville. Lokele par sa mère, même si son père était portugais. La mariée s’appelle Charlotte Mujinga.
Elle est Luba, comme son nom l’indique, même si, de son côté, son père était belge. Parmi les invités figurent August De Schrijver, ministre du Congo belge et du Ruanda-Urundi, et son épouse ; monseigneur Litt, vice-recteur de l’Université catholique de Louvain ; le sénateur belge Frans Van Cauwelaert ; et le professeur Jef Van Bilsen, l’homme du « plan de trente ans ». Le professeur Maleingreau, de l’Université de Louvain, est le témoin des époux. Parmi les amis du marié se trouvent Joseph-Désiré Mobutu et Jonas Mukamba. Cardoso et Mobutu sont alors des cadres du MNC-L de Patrice Emery Lumumba. Mukamba milite au MNC-Kalonji.
Quelques semaines plus tard, en octobre 1959, Cardoso obtient à Louvain sa licence en sciences pédagogiques et psychologiques. L’indépendance, les commissions générales de septembre 1960, l’ONU, Washington, Londres, Rabat, Tokyo : une décennie bascule. Les deux témoins du mariage de 1959 ne sont plus des étudiants nationalistes.
Kinshasa, 7 décembre 1970
Onze ans plus tard, on retrouve les deux hommes à Kinshasa. Leurs situations ont changé. Joseph-Désiré Mobutu est président de la République depuis le 24 novembre 1965. Mario Cardoso, après avoir été commissaire général à l’Éducation et aux Cultes en 1960, représentant permanent aux Nations unies, diplomate à Washington, Londres et ailleurs, puis ministre de l’Éducation nationale à partir du 5 mars 1969, est nommé le 7 décembre 1970 ministre des Affaires étrangères.
Pendant un peu plus d’un an, les relations entre Mobutu et Cardoso restent cordiales. Le conflit qui mènera à la rupture se noue en 1972, sur le dossier angolais, au moment où le régime impose aussi l’« authenticité » : Cardoso doit abandonner le nom de son père portugais et devient Batwanyele Losembe.
Le désaccord sur l’Angola
L’Angola est encore une colonie portugaise. Plusieurs mouvements de libération, installés à Kinshasa ou à Brazzaville, se battent pour l’indépendance de leur pays. Kinshasa héberge notamment le Gouvernement révolutionnaire de l’Angola en exil, le GRAE de Holden Roberto, » beau-frère » de Mobutu et chef du FNLA. Depuis le début des années 1960, ce réseau est aussi un levier de la politique américaine dans la région. Washington encourage le président zaïrois à soutenir militairement et financièrement certains de ces mouvements. Selon le récit conservé dans l’entourage de Losembe, les deux hommes se voient au début de 1972 au Mont-Ngaliema, dans le bureau du chef de l’État. Le ministre des Affaires étrangères tente d’expliquer les risques qu’encourt le Zaïre — le Congo a pris ce nom en 1971 — à s’aligner trop étroitement sur une politique américaine d’ingérence dans la guerre angolaise. Une telle ligne, soutient-il, peut se retourner contre Kinshasa. À la fin de l’entretien, Losembe a l’impression d’avoir été entendu.
Quelques semaines plus tard, à un sommet de l’OUA, il s’exprime sur l’Angola dans le sens de cette ligne. Informés de ce changement de cap, les partenaires américains protestent auprès de Mobutu. De retour au pays, Losembe n’obtient plus le chef de l’État au téléphone. L’isolement dure près de deux mois. Le 21 février 1972, il est destitué.
L’avertissement
Losembe demeure à Kinshasa. Sa maison se trouve sur le site actuel du Palais de Marbre. Un jour, son protocole l’informe qu’un visiteur insiste pour le voir. Le ministre croit d’abord à un quémandeur. L’homme précise qu’il est Lokele comme lui et qu’il doit absolument le recevoir. Par curiosité, Losembe accepte. L’entretien se déroule en kilokele, langue maternelle de Losembe. Les deux hommes se découvrent des connaissances claniques. Puis le visiteur explique l’objet de sa venue. En 1969, lorsque Losembe était ministre de l’Éducation nationale, il avait accordé des bourses d’études à l’étranger à de nombreux étudiants de toutes les provinces. Le fils du visiteur en avait bénéficié. L’homme sort une carte de service : il est un haut cadre de la Sûreté nationale, l’ancêtre de l’ANR. Sa façon de le remercier, dit-il, est de l’avertir que demain, à six heures du matin, il reviendra avec ses agents pour procéder à son arrestation. La décision est déjà prise en haut lieu. Il souhaite ne plus trouver le ministre à son domicile.
Après son départ, Losembe hésite. L’homme est-il sincère, ou un agent envoyé pour le pousser à la faute ? Après concertation avec son épouse Charlotte Mujinga, il décide de prendre le risque de lui faire confiance et de quitter Kinshasa.
De Goma à Genève, juillet 1972
Il appelle son directeur de cabinet et lui demande les vols encore disponibles le jour même pour l’étranger. Une trentaine de minutes plus tard, la réponse tombe : aucun départ international. En revanche, un vol intérieur part pour Goma. Losembe fait acheter le billet. Le soir, il est dans l’actuel chef-lieu du Nord-Kivu, accueilli par un cousin de son épouse qui travaille dans l’enseignement.
Le lendemain, 16 juillet 1972, l’ancien ministre traverse la frontière à Gisenyi et gagne Kigali — à vol d’oiseau, Goma-Kigali compte moins de cent kilomètres. Là, il apprend que le cadre de la Sûreté est bien revenu à six heures, avec ses agents. De Kigali, il prend le premier vol pour l’Europe : un Swissair. Il atterrit à Genève le 19 juillet 1972.
À Kinshasa, n’ayant pas trouvé le ministre, les autorités placent Charlotte Mujinga et les enfants en résidence surveillée au Mont-Ngaliema.
Le mandat d’arrêt et le dossier « de droit commun »
Après un avis de recherche et l’offre d’une prime, Kinshasa localise Losembe à Genève. Le 21 août 1972, le procureur général du Zaïre signe une demande d’extradition, transmise deux jours plus tard à Berne. Elle est fondée sur une inculpation de détournement de deniers publics. Y sont joints une ordonnance présidentielle du 22 juillet ouvrant l’instruction, l’autorisation de l’Assemblée nationale du 24 juillet et un mandat d’amener. Losembe est arrêté à Genève le 24 août 1972.
Pour obtenir l’extradition, les juristes de Mobutu savent qu’il leur faut un dossier de droit commun. Une infraction politique ferait obstacle devant les autorités suisses. C’est ainsi que le régime sort plusieurs griefs financiers, présentés comme des malversations : commissions sur des manuels scolaires du temps de l’Éducation nationale ; versements à une société présentée comme fictive ; enfin des fonds destinés au GRAE angolais. Mobutu, dans ses meetings, parlera de 240 000 zaïres — 480 000 dollars — « détournés » au détriment du gouvernement angolais en exil, « en complicité avec les Portugais dont il se déclare aujourd’hui concitoyen ».
Selon Losembe, la somme reçue de la Présidence pour le GRAE n’avait pas disparu : conformément à la ligne qu’il croyait avoir fait admettre à Mobutu — ne pas financer cette guerre par procuration — elle avait été placée en compte séquestre du ministère. Deux lectures du même argent : trahison pour Kinshasa, désobéissance diplomatique pour l’intéressé.
Le 15 septembre 1972, les autorités judiciaires genevoises le remettent en liberté provisoire — caution de 100 000 francs, remise des papiers, pointage hebdomadaire. Il demande l’asile. Le 17 janvier 1973, le Conseil fédéral écarte son opposition pour la part qui relève de l’exécutif et accorde le principe de l’extradition, à charge pour le Tribunal fédéral de Lausanne de statuer sur les garanties judiciaires.
Lausanne contre Berne, 11 juillet 1973
À Kinshasa, un procès public par contumace s’ouvre en août 1973 devant la Cour suprême de justice. Losembe est condamné à vingt ans de travaux forcés et à la confiscation de ses biens, dont la résidence du Palais de Marbre — à l’époque environ un tiers de la concession.
À Lausanne, son avocat Dominique Poncet soutient que le dossier de droit commun masque une affaire politique. Le 11 juillet 1973, le Tribunal fédéral, à l’unanimité, lui donne raison (ATF 99 Ia 547). La Suisse n’a pas de traité d’extradition avec le Zaïre. Depuis l’adhésion à la Convention européenne d’extradition, elle doit refuser la remise d’un homme si sa situation risque d’être aggravée en raison de ses opinions politiques, de sa nationalité ou de son origine. Les juges s’appuient notamment sur les propos publics de Mobutu : Losembe y est un « caméléon », Batwanyele au Zaïre, Mario Cardoso dès qu’il a des ennuis et « court chez ses papas en Europe ». Pour Lausanne, ces attaques sur le métissage et la « trahison portugaise » disent le caractère politique du dossier. Losembe ne sera pas extradé.
Mobutu prend la décision comme un camouflet personnel. Pendant deux ans, l’affaire pèse sur les relations entre Berne et Kinshasa. Le Département politique suisse, soucieux des intérêts économiques et de la colonie suisse au Zaïre, aurait préféré une autre issue. Le Tribunal fédéral a tranché.
L’émissaire de Genève et le retour de 1974
Pour sauver la face, Mobutu envoie un émissaire : Mandungu Bula Nyati, ancien condisciple de Losembe à l’école Saint-Joseph, alors conseiller à la Présidence. D’après le récit familial, sa mission à Genève tient en trois exigences : Losembe ne fera pas de publicité à l’arrêt de Lausanne ; il acceptera de rentrer ; il s’abstiendra désormais de politique. En contrepartie, Mobutu s’engagerait à ne pas le faire arrêter, à effacer la condamnation et à restituer les biens confisqués.
Losembe et ses avocats demandent un geste de bonne foi : que Charlotte Mujinga et leur dernière fille, toujours en résidence surveillée, soient autorisées à le rejoindre en Suisse, aux frais du Trésor. Mobutu accepte. L’épouse reste trois semaines à Genève. Elle rassure son mari : malgré la surveillance, ils ont été traités correctement, grâce notamment à sa relation personnelle avec Mama Sese, amie depuis le séjour belge de 1958-1959.
En décembre 1974, une loi d’amnistie générale est adoptée. Mario Losembe rentre au pays. Ses biens lui sont rendus, sauf la concession du Palais de Marbre. En compensation, Mobutu fait attribuer à son ancien camarade du MNC-L des biens zaïrianisés. Conformément à l’accord de Genève, Losembe se tient pendant seize ans à l’écart de la politique et s’occupe de ses affaires.
1990 : la clause devient caduque
Le 24 avril 1990, le maréchal Mobutu annonce la fin du parti-État et l’avènement du multipartisme. Losembe considère que son engagement de silence politique est devenu sans objet. Il adhère au Parti démocrate et social-chrétien que vient de créer Joseph Iléo Songo Amba, cofondateur du MNC avec Lumumba en 1958 et Premier ministre de Kasa-Vubu en 1960-1961. Mario Cardoso Losembe en devient l’un des vice-présidents. Un autre chapitre s’ouvre.
Le 16 mai 1997, le Maréchal Mobutu quitte en catastrophe Kinshasa. Chassé par une coalition militaire régionale dont l’Angola est le chef de file. Dos Santos est venu faire payer à Mobutu ses ingérences dans la guerre civile angolaise. L’ancien » Roi du Zaïre » s’est il souvenu en ce moment là de conseils que lui prodiguait son ministre des Affaires étrangères en 1972, Mario Cardoso Losembe ?

Thomas Luhaka Losendjola, Président honoraire de l’Assemblée nationale, ancien vice-Premier ministre, avocat au barreau de Kinshasa-Gombe, chercheur indépendant.
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