La situation sociale et administrative des administrateurs des territoires (AT) et de leurs adjoints (ATA) en République Démocratique du Congo demeure préoccupante, selon plusieurs témoignages recueillis auprès d’agents en fonction et d’anciens agents.
Depuis leur déploiement sur le terrain, ces personnels administratifs font état de difficultés liées au paiement des salaires et primes, aux retards de rémunération, aux rapports hiérarchiques ainsi qu’à des problèmes de collaboration avec les autorités provinciales.
Ces témoignages, transmis sous couvert d’anonymat par crainte de représailles ou de sanctions, appellent l’attention du vice-premier ministre, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Me Jacquemain Shabani, ainsi que des gouverneurs de province, sur les conditions de travail et de vie de ces agents affectés dans les territoires à travers le pays.
Des salaires et primes qui accusent des retards
Parmi les principales difficultés évoquées figure le retard dans le paiement des rémunérations et des primes. La situation ne serait toutefois pas uniforme sur l’ensemble du territoire. Certains agents affirment avoir connu des périodes durant lesquelles aucun paiement n’aurait été effectué pendant plusieurs mois. Pour certains territoires, les arriérés cités concernent les mois de juillet et août 2026, tandis que d’autres agents évoquent uniquement le mois d’août 2026.
À ces retards s’ajoute, selon les témoignages, une forme de paiement par intermittence des primes, décrite par certains agents comme une « prime par délestage ». Cette situation rendrait particulièrement difficile la gestion des dépenses courantes des agents affectés dans des zones où les conditions de vie sont déjà précaires.
Un circuit bancaire jugé trop long
Les difficultés de paiement seraient également liées, selon les témoignages, à la multiplicité des intervenants dans la chaîne de paiement. Un cas particulier est cité concernant Afriland First Bank CD, qui, selon les agents concernés, n’aurait pas encore assuré le paiement des mois d’avril et mai 2026 pour certains bénéficiaires.
Les fonds suivraient plusieurs étapes avant d’atteindre les agents, avec un circuit présenté comme allant d’Afriland First Bank CD à Caritas Congo, puis de Caritas Congo à la Coopérative Bomengo, avant un transfert vers TMB, entre autres intermédiaires.
Pour les agents, la multiplication de ces étapes peut compliquer le suivi des paiements et rendre plus difficile l’identification de la responsabilité en cas de retard. Ils souhaitent davantage de transparence sur le circuit financier, les dates de mise à disposition des fonds et les raisons des éventuels retards.
Des tensions autour de la préséance entre AT et ATA
Au-delà de la question financière, les relations professionnelles entre les administrateurs de territoire et leurs adjoints constituent également une source de tensions. Des agents rapportent des conflits de préséance entre AT et ATA, certains estimant que les responsabilités respectives ne seraient pas toujours suffisamment clarifiées dans la pratique.
Cette situation pourrait affecter la collaboration au sein des administrations territoriales et compliquer l’exécution des missions confiées aux représentants de l’État dans les territoires. Les agents appellent ainsi à une clarification des rôles, des responsabilités et de la chaîne hiérarchique afin de réduire les incompréhensions et les conflits internes.
Rapports et courriers sans réponse
Autre difficulté évoquée, c’est le silence de la hiérarchie face à certains rapports et courriers transmis par les agents. Des AT et ATA affirment avoir adressé des correspondances concernant leurs conditions de travail, leurs rémunérations ou encore des difficultés rencontrées sur le terrain, sans toujours recevoir de réponse.
Pour ces agents, l’absence de retour administratif nourrit le sentiment d’abandon et complique le règlement des problèmes signalés. Ils demandent la mise en place d’un mécanisme permettant d’assurer le suivi des rapports et des correspondances adressés aux autorités compétentes.
Des accusations de favoritisme et de discrimination
Certains témoignages font également état de pratiques que leurs auteurs qualifient de tribalisme, de favoritisme ou de complots contre des agents non originaires des territoires dans lesquels ils sont affectés. Ces accusations, qui nécessiteraient d’être vérifiées au cas par cas, sont présentées par leurs auteurs comme une source supplémentaire de malaise au sein de certaines administrations territoriales.
Les agents concernés souhaitent que les affectations, promotions, traitements administratifs et paiements soient fondés sur des critères transparents et applicables à tous, indépendamment de l’origine géographique.
Le cas particulier des anciens AT
La situation des anciens administrateurs de territoire constitue également un volet important du dossier. Certains anciens AT disent rester confrontés à des difficultés administratives après leur départ de fonction. Ils souhaitent que leur situation soit examinée afin de déterminer clairement les droits qui leur sont éventuellement dus, les périodes effectivement prestées et les éventuels arriérés de rémunération ou de primes.
Pour ces anciens agents, la fin d’une affectation ou d’un mandat ne devrait pas signifier la disparition des mécanismes de suivi administratif. Ils plaident pour que les dossiers des anciens AT soient archivés, vérifiés et, lorsqu’un droit est établi, régularisés par les autorités compétentes.
La question des anciens agents est d’autant plus sensible que certains affirment avoir accumulé des difficultés financières pendant leur période de service sans disposer, après leur départ, d’un interlocuteur clairement identifié pour le traitement de leurs réclamations.
Des ATA démissionnaires au cœur de tensions
Les témoignages évoquent également le cas d’ATA démissionnaires dont les situations auraient été mentionnées dans certains rapports administratifs. Selon les personnes à l’origine de ces informations, la mention de certaines démissions dans des rapports aurait parfois suscité des réactions de la part de responsables politiques ou d’autres acteurs, avec pour conséquence, selon elles, l’apparition de nouvelles tensions autour des AT concernés.
Des contraintes légales qui limiteraient les partenariats locaux
Les agents soulèvent également la question du cadre juridique qui encadre leurs possibilités d’action. Selon leurs témoignages, les textes régissant les AT et les ATA ne leur offriraient pas suffisamment de marge pour nouer directement certains partenariats avec des acteurs privés, des organisations ou des partenaires intervenant dans leurs territoires.
Ils estiment que l’obligation de passer par les autorités provinciales pour certaines démarches peut ralentir les initiatives locales et limiter leur capacité à répondre rapidement aux besoins des populations. Pour eux, une réflexion pourrait être menée sur les mécanismes permettant aux administrations territoriales de développer des partenariats, tout en maintenant les mécanismes de contrôle et de responsabilité de l’État.
Un appel à l’intervention du ministère de l’Intérieur et des gouverneurs
Face à l’ensemble de ces difficultés, les AT et ATA concernés lancent un appel au vice-premier ministre, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, ainsi qu’aux gouverneurs de province, afin qu’un état des lieux soit réalisé. Ils souhaitent une vérification des paiements effectués ou en attente, un éclaircissement sur le circuit bancaire, la régularisation des éventuels arriérés, une clarification des rapports entre AT et ATA et un mécanisme de traitement des réclamations.
Les anciens AT demandent, de leur côté, que leurs dossiers ne soient pas oubliés après leur sortie de fonction et que toute créance ou situation administrative dûment établie puisse faire l’objet d’un traitement.
L’anonymat comme moyen de protection
Les auteurs des témoignages expliquent avoir choisi de ne pas s’exprimer publiquement par crainte de représailles professionnelles ou politiques. « Nous ne savons plus écrire ni faire recours directement aux médias à cause des représailles politiques », expliquent-ils en substance, estimant que l’anonymat constitue pour eux un moyen de faire connaître leurs préoccupations tout en se protégeant.
Ces témoignages ne permettent pas, à eux seuls, d’établir la réalité de chaque situation évoquée. Ils soulignent toutefois l’importance d’un examen administratif documenté, territoire par territoire, afin d’identifier les problèmes réels, leurs causes et les responsabilités éventuelles.
L’enjeu dépasse ainsi la seule question des rémunérations. Il concerne également les conditions de travail, la protection des agents, la clarté de la chaîne hiérarchique, le traitement des anciens agents et l’efficacité de l’administration territoriale au service des populations.
La Gazette du Continent
