Les accusations portées par un ancien pilier du régime tchadien jettent une ombre sinistre sur la politique de défense de N’Djamena. Le général Mahamat Nour Abdelkerim, ancien ministre de la Défense et membre éminent de l’ex-Conseil militaire de transition (CMT) qui a porté Mahamat Idriss Déby au pouvoir en avril 2021, dénonce des enrôlements forcés de jeunes Tchadiens, notamment issus de la communauté Tama, pour combattre au Soudan aux côtés des Forces de soutien rapide (FSR) du général Hemedti.
Après avoir quitté le Tchad suite à un désaccord avec le chef de l’État, le général Abdelkerim a livré des témoignages accablants à RFI. Selon ses dires, des cadres des services de renseignement et de l’appareil sécuritaire tchadien organiseraient, dans la province du Wadi Fira, frontalière du Soudan, des recrutements de jeunes hommes. « Des jeunes hommes sont arrachés de leur village, rassemblés tels des bêtes de somme, et envoyés au mouroir du Darfour pour combattre au profit du plus offrant, pour le moment les FSR », a-t-il déclaré.
L’ancien ministre affirme détenir des informations précises sur l’ampleur de ce trafic humain. « Dans le dernier rapport que nous avons reçu, 1 137 jeunes sont déjà vendus. Parmi eux, 57 sont tués au combat de Girgira », a-t-il précisé, apportant des preuves matérielles sous forme de photos et de vidéos montrant des Tchadiens en uniforme opérant en territoire soudanais. Ces jeunes seraient envoyés dans des zones de conflit telles que Girgira, Tindelti, Guélou, Nyala, Babounoussa, et désormais au Kordofan.
Le général Mahamat Nour Abdelkerim ne mâche pas ses mots et attribue la responsabilité directe de ces opérations « abjectes » et « calamiteuses » au président Mahamat Idriss Déby et à la haute hiérarchie militaire. Il interpelle directement le chef de l’État, exigeant l’abandon immédiat de « l’asservissement d’une partie du peuple tchadien ». Il lance également un appel pressant au général Hemedti pour qu’il regroupe ces jeunes et les remette aux organisations humanitaires.
Contactée par nos confrères de RFI, la présidence tchadienne n’a pas encore apporté de réponse officielle. Cependant, une source militaire haut placée a qualifié Mahamat Nour Abdelkerim d’« ancien rebelle professionnel esseulé et frustré » qui « trompe sa communauté pour son intérêt propre » et cherche à nuire au chef de l’État avec des « accusations fallacieuses ».
Cette même source affirme que la force mixte Tchad-Soudan a pour mission d’empêcher le débordement du conflit côté tchadien et de sécuriser la frontière. Elle reconnaît la possibilité de « départs volontaires » de petits groupes de personnes vers le Soudan, mais nie toute implication ou connaissance officielle de la part des autorités tchadiennes. La question de savoir si ces départs sont réellement volontaires, comme l’affirme cette source, ou forcés, comme le dénonce le général Abdelkerim, demeure au cœur de la controverse.
Tenplar Ngwadi
