Un projet de loi vient d’être adopté par le Conseil des ministres sénégalais en vue de durcir la répression de l’homosexualité. Dans le même temps, depuis début février, plusieurs arrestations de personnalités présentées comme homosexuelles défraient la chronique et chauffent à blanc plusieurs associations religieuses.
La traque des homos”, titre barrant la une du quotidien Enquête + du 9 février, n’en finit plus au Sénégal. L’“affaire des homosexuels” voit sa liste de suspects et la liste des faits qui leur sont reprochés s’épaissir jour après jour. De 12, le nombre de personnes interpellées pour “acte contre nature”, infraction désignant des rapports sexuels entre deux personnes du même sexe, est passé à 16, puis à 17 ce 18 février.
Dans l’après-midi, Pape Biram Bigué Ndiaye, journaliste à la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise, a été arrêté, indique Dakaractu. “Une onde de choc dans le paysage médiatique national”, décrit L’Observateur, tout en ajoutant que “l’enquête est loin d’être close”.
“Au Sénégal, l’article 319 du Code pénal incrimine les relations homosexuelles, passibles de peines d’emprisonnement”, rappelle Financial Afrik. Au-delà de cette infraction, 12 des suspects sont séropositifs et accusés de “transmission volontaire du VIH Sida et mise en danger de la vie d’autrui”, poursuit le site panafricain. Se greffent également des accusations d’association de malfaiteurs et de détention de drogue.

Deux personnalités interpellées
Le retentissement de l’affaire tient aussi à la célébrité de deux individus pris dans la première vague d’arrestations : Pape Cheikh Diallo, animateur sur la chaîne télévisée TFM du groupe Futurs Médias de Youssou N’Dour, et le chanteur Djiby Dramé.
“Non à l’homosexualité ! Non à la pédocriminalité ! Non à la transmission du VIH !” ont scandé le 15 février des manifestants à Dakar, selon le reportage du journal L’As publié sur Seneplus. Des contestataires ont pointé du doigt l’exécutif, rappelant que le Premier ministre Ousmane Sonko, lorsqu’il était opposant, brandissait un discours de criminalisation de l’homosexualité.
Lors du Conseil des ministres du 18 février, un projet de loi visant à modifier l’article 319 afin de durcir les sanctions en matière d’homosexualité, de bisexualité, de transsexualité, de nécrophilie et de zoophilie a été adopté. “Avis de tempête sur les homos et lesbiennes”, titre L’Observateur du 19 février dans sa version papier.
“Mort sociale”
Cette affaire “met en collision trois registres hautement sensibles au Sénégal : l’homosexualité, perçue comme une sexualité déviante dans une société majoritairement croyante ; le VIH/sida, maladie historiquement chargée de peur et de stigmate ; et la visibilité sociale des mises en cause”, résume Seneplus, dans une analyse sur la “recomposition des normes sociales”. “Ne créons pas ‘d’apartheid sexuel’ […] au nom de la religion ou d’une pseudo-culture africaine !” lit-on encore sur le portail Seneplus.
À l’autre extrémité du spectre, l’association islamique Jamra, en première ligne lors des mobilisations anti-homosexuels, a l’“intention de publier une liste de 650 personnes qu’elle identifie comme étant homosexuelles”, relate le site d’info Wal Fadjiri.
Le Quotidien, enfin, invoque l’histoire. La lente dépénalisation de l’homosexualité dans les pays occidentaux – en 1982 en France –, mais aussi la tolérance, au siècle dernier au Sénégal, pour les goorjigeen (contraction de goor, qui signifie “homme” en wolof, et de jigeen, pour “femme”) qui jouaient “un rôle social bien déterminé. Ils étaient des amuseurs, qui tenaient compagnie aux femmes dans les grandes cérémonies”. Aujourd’hui, se désole-t-il, “leur mort sociale a été décrétée”.
Albert Toussaint avec AFP
