La vie quotidienne est profondément bouleversée depuis les récents affrontements entre les forces de la rébellion de l’Alliance fleuve Congo, l’AFC-M23, et les Forces armées de la République démocratique du Congo, FARDC, à Goma, chef-lieu du Nord-Kivu dans l’Est de la République démocratique du Congo.
Ces violences ont provoqué un vide institutionnel, plusieurs services publics ont cessé de fonctionner, notamment les banques, les entreprises étatiques, mais surtout les cours et tribunaux. Dans cette ville où la justice s’est tue, de nombreuses survivantes de violences sexuelles et sexistes vivent aujourd’hui sans recours possible, oscillant entre silence, peur et espoir d’un retour à la normalité.
Lushagala, situé à environ 10 kilomètres au nord de Goma, dans la zone de Mugunga, illustre cette fragilité. Autrefois, la localité abritait un vaste camp de déplacés qui recevait des familles venues de plusieurs territoires touchés par le conflit. Même si le camp n’existe plus aujourd’hui, la population locale reste très vulnérable. Beaucoup dépendent encore de l’aide humanitaire pour survivre. Le quartier a été marqué par des épisodes de violence, de bombardements, d’attaques de bandits armés, pillages et viols. Et malgré la disparition du camp, les violences sexuelles et basées sur le genre (VSBG) continuent de frapper des femmes et des filles de la communauté.
C’est dans ce contexte que vit Amina, nom d’emprunt, une jeune femme qui a accepté de témoigner sous anonymat depuis Bushagala, une localité voisine. Sa voix est posée, mais chargée de retenue. « Je croise souvent celui qui m’a fait ça. Il est là, dans le quartier, libre. Parfois, il me salue comme si de rien n’était. Je n’ai jamais su où aller pour porter plainte », confie-t-elle. Depuis plus d’un an, elle attend que la situation sécuritaire et judiciaire s’améliore pour que son dossier puisse être pris en charge.

Selon Jean-Claude Lubala, coordinateur de l’ONG Help World Vision, plusieurs femmes comme Amina sont accompagnées par son équipe. L’organisation tente de « détendre un peu » ces survivantes à travers un appui psychosocial, des rencontres de parole et même des moments de partage de repas. « Nous essayons de redonner un peu de confiance à ces femmes. Mais la plupart disent la même chose, elles veulent que justice soit faite », explique-t-il.
Help World Vision documente actuellement plusieurs cas de violences sexuelles et sexistes (VSBG) survenus dans les zones de Bushagala et de Lushagala au quartier Mugunga au Nord-ouest de Goma. Les responsables reconnaissent cependant que le vide institutionnel complique tout. Les tribunaux ne fonctionnent plus dans certaines zones sous influence rebelle et les magistrats ont été contraints de fuir. « Nous gardons les dossiers, nous les classons, en attendant le retour effectif de la justice », confie M. Lubala.
Cette attente interminable crée un sentiment d’impuissance chez les survivantes. Certaines vivent dans le même quartier que leurs agresseurs. D’autres ont tenté de s’exiler. « C’est une double peine », commente une militante locale des droits des femmes. « Elles ont subi une violence, et maintenant elles subissent le silence du système. »
Un cadre de base du quartier Lac Vert, sous anonymat, confirme cette réalité. « Ces derniers temps, les cas de violences sont souvent gérés en famille, faute de structure judiciaire. Ce n’est pas ce que nous voulons, mais on n’a pas le choix. » Il admet que ces arrangements « à l’amiable » détruisent parfois les victimes et les poussent à se taire. « Nous avons longtemps milité pour que ces affaires ne soient plus traitées de cette manière, mais sans tribunaux, la loi ne parle plus. »
Pour les associations locales, cette gestion informelle des cas de violences sexuelles fragilise la société. Elle banalise les agressions et renforce l’impunité. « Le danger, c’est qu’on s’habitue au silence », prévient une défenseure des droits humains à Goma dans un entretien hors micro avec notre rédaction. « Les femmes n’ont plus confiance, ni dans la justice, ni dans la sécurité. »
Malgré tout, un léger espoir renaît avec les récentes annonces des autorités locales sur la relance progressive des cours et tribunaux à l’Est du pays. Plusieurs organisations partenaires affirment suivre de près cette évolution. « Les premiers dossiers à rouvrir devraient être ceux des violences sexuelles », assure Jean-Claude Lubala. Pour lui, ce serait une manière symbolique et nécessaire de montrer que l’État recommence à protéger ses citoyens surtout ces personnes en besoin d’assistance.
En attendant, à Lushagala comme en ville de Goma, la justice reste un mot suspendu. Les femmes se soutiennent entre elles, tentent de reconstruire leurs vies, d’élever leurs enfants, de retrouver leur place dans une société brisée. « J’attends le jour où quelqu’un m’écoutera vraiment », murmure Amina avant de se lever. Elle regarde le sol, puis ajoute doucement : « Ce jour-là, je saurai que la justice est revenue. »
Par Magloire Mutulwa
Journaliste à la Radio Tayna (RTCT-Goma) et correspondant de La Gazette du Continent
Article réalisé avec le soutien de Journalistes pour les Droits Humains (JDH)
